Sang Négrier : la terrible vengeance de ceux qui n'étaient pas des hommes

March 19, 2018

(Source : Arts-Chipels.fr)

Ce spectacle attachant met en scène un homme devenu fou après avoir traqué des esclaves en fuite. Il nous rappelle la douloureuse époque du « commerce triangulaire » où les Africains, considérés comme dépourvus d’intelligence, étaient déportés et vendus comme esclaves.

 

Un homme aux vêtements en lambeaux recouvert de lambeaux de barque – une carcasse de coque lui sert d’abri – est présent sur la scène lorsque nous pénétrons dans la salle. Il va se relever et nous compter la triste histoire qui a fait de lui ce qu’il est. Second d’un navire négrier qui quitte les côtes d’Afrique avec sa cargaison de « bois d’ébène », il se voit contraint par le décès du capitaine d’endosser la responsabilité du navire.

 

Voulant rendre le corps du défunt à sa famille, il fait voile vers Saint-Malo. À l’arrivée au port, cinq nègres s’échappent de la cale où ils avaient vécu avec les restes pourrissants du mort. Leur traque va tourner au bain de sang et révéler la cruauté sans nom et l’appétit sanguinaire de tous ces hommes « ordinaires » drapés dans leurs habits de respectables boutiquiers ou de nobles hautains à souhait… Seul un nègre en réchappe. On ne peut le retrouver. Peu de temps après, on retrouve soir après soir un doigt noir coupé planté devant la porte de chacun des partenaires de ce commerce inique. Courent alors rumeurs de mauvais œil et de malédiction. Lorsque les dix doigts sont coupés, notre second, qui a craint pour sa vie – il a, dans la traque, égorgé l’un des esclaves en fuite et perdu, ce faisant, le montant de sa vente – se croit à l’abri. Jusqu’à ce qu’un onzième doigt apparaisse sur le pas de sa porte…


L’inhumanité nue

En 1550-1551, la controverse de Valladolid avait fait admettre que les indiens étaient des hommes et qu’on ne pouvait, de ce fait, les réduire en esclavage. Il n’en va pas de même pour ces Africains à la peau noire qu’on considère incapables d’intelligence et tout juste bons à être traités comme des bêtes de somme. L’histoire est connue : la déportation en masse à fond de cales pour fournir une main d’œuvre taillable et corvéable à merci. La question posée par le spectacle nous renvoie à notre relation avec le passé. Faut-il, aujourd’hui, considérer qu’il y a rémission ? Faut-il penser que la faute des pères n’a pas à retomber sur les enfants ? Faut-il admettre que le passé, derrière nous, appartient aux ruines de notre mémoire, en étouffer les souvenirs sous une couche de bonne conscience ? « Ne pas oser se retourner et regarder l’histoire qui court après ce malaise qui perdure » ? N’est-il pas temps, enfin, de payer nos dettes ?

Laurent Gaudé crée donc un homme qui nous ressemble. Comme ses contemporains, il ne porte aucune faute. Nous sentons-nous coupables d’utiliser des animaux pour travailler ? Pourquoi en serait-il autrement avec ces êtres à la peau noire qui ne sont pas des hommes ? Notre homme n’a pas de cas de conscience car on ne s’attache pas à une marchandise dont la seule valeur est le profit qu’on peut en tirer. Mais voilà que l’animal se rebiffe, qu’il se révolte, qu’il s’enfuit. Nous, les maîtres, ne pouvons que le punir, avec toute la sévérité requise… Mais le doute s’insinue. Et si, ce droit que nous avons pris, nous ne l’avions pas ? L’étrange outil qui siège dans notre cerveau et qui a nom conscience se met en route. Au bout du chemin, pour celui sur qui elle s’est exercée, ne demeure que la folie, comme un refus d’accepter l’inacceptable. La culpabilité que nous portons s’incarne dans le personnage de ce second incapable de supporter ses actes.

 

Sang négrier. La terrible vengeance de ceux qui n’étaient pas des hommes
Seul en scène avec, pour tout décor, des débris de carcasse de bateau qui s’agencent à l’horizontale pour former une image de coque ou se métamorphosent à la verticale en proue, et une palette qui devient tribune ou siège ou encore poste d’observation selon les besoins, il est celui au travers de qui la réalité passe au filtre. C’est à travers ses yeux que nous sommes partie prenante de l’histoire. Il se transforme quand il évoque son passé, revêt les manchettes en dentelle et la collerette ouvragée du temps de sa splendeur simplement en retournant son habit comme pour dire que les deux faces appartiennent au même homme, se masque en Pantalone pour raconter la sombre farce de cette chasse à l’homme. Mais au lieu du masque de cuir de la commedia dell’arte, c’est un masque de bois, grossièrement sculpté, qui laisse voir les coups de gouge appliqués pour le sculpter.

 

Bruno Bernardin fait un remarquable travail d’acteur, jouant les ruptures de ton, les passages sans transition de la passion la plus extrême à un verbe presque désincarné, distancié. S’il en fait parfois peut-être un peu trop – sans doute parce que la référence à la commedia dell’arte demeure une constante – il parvient à rendre, seul en scène, la variété des personnages et la diversité des attitudes. Arlequin tragique, innocent chargé de sa culpabilité, il est la victime désignée du tour qu’il se joue à lui-même.

 

Quant au texte, bien écrit, il distille sans renoncer à une certaine poétique, le portrait sans fard d’une société qui considère les noirs comme des Urmenschen, seulement évalués à l’aune de leur valeur marchande, et décrit la barbarie innommable comme un grand jeu de massacre, sans pathos, ce qui en amplifie le caractère inacceptable.

 

Sarah Franck

 

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