Rapport pour une Académie : une intense et lumineuse interprétation du texte de Kafka

February 1, 2019

(Source : Princesse Acidulée)

À travers le texte de Rapport pour une Académie, Kafka nous amène à nous interroger sur l’ambiguïté de la représentation qui conditionne une certaine vision de l’Autre. Grâce à une mise en scène sobre et intelligente, Khadija El Mahdi permet au spectateur de saisir la subtilité du texte. Quant à Mahmoud Ktari, sa prestation lumineuse et subtile en émotion, parvient à rendre ce texte accessible au plus grand nombre. Un grand moment de théâtre, qui de plus, a une portée pédagogique importante. À découvrir absolument au Théâtre La Croisée des Chemins.

 

Une immersion dans l’antichambre de la fabrique des boucs émissaires

Un artiste sort de scène sous les vivats de la foule. Il court dans sa loge et se retrouve interpellé par un inattendu comité. « Comment avez-vous fait pour passer, en si peu de temps, de l’état de singe à celui d’être humain ? Nous avons besoin de votre témoignage pour établir un rapport… » D’abord abasourdi par la question, l’artiste retrousse ses manches et se jouant de tous les artifices de la scène, va tenter de conter sa métamorphose depuis sa capture par le Cirque Hagenbeck.

L’échange a lieu dans les loges d’un cirque. L’artiste répond « Sauf votre respect, … votre singitude, mesdames et messieurs, à supposer que vous en ayez eu quelque expérience, ne peut pas être plus éloignée de vous, qu’elle l’est de moi » . L’artiste répond qu’imiter les humains était pour lui la seule issue possible, ne parlant pas de liberté, et c’est important, seulement d’une issue.

 

Rapport pour une Académie amène à s’interroger sur l’ambiguïté de la représentation qui conditionne une certaine vision de l’Autre. Ce texte conduit également à s’interroger sur le regard hâtif du spectateur qui s’abandonne à la manipulation de l’émotion et des artifices du spectacle. Dans cette antichambre de la fabrique des boucs émissaires, viennent à nous les réminiscences des vieux cirques, la parade des monstres, le clown Chocolat de son vrai nom Rafael Padilla, ou encore de la tristement célèbre Vénus hottentote, Saartjie Baartman de son vrai nom Sawtche. Ce texte de Kafka est l’illustration parfaite et nauséabonde de la violence exercée par l’homme blanc auto-proclamé supérieur à toute autre forme d’existence.

Bouleversant d’intelligence, ce texte offre aussi une autre lecture, ainsi peut-on se poser la question de savoir qui est le singe de l’autre? Ainsi, « le singe » comprenant les vils desseins de ses soit-disants supérieurs possède une intelligence supérieure à  celle de ses geôliers. Dès lors, il apparaît de manière plus générale, que face à la violence, et à la domination exercée par l’autre, l’on peut tous être, à différents niveaux bien entendu, le singe de quelqu’un.

 

La dureté du texte alliée à la douceur et à la luminosité naturelles qui émanent de Mahmoud Ktari, confère au personnage une émotion tout en justesse et sobriété. Grâce à la mise en scène fine et sensible de Khadija El Mahdi, qui, par l’ajout de la vidéo à un moment de ce vibrant seul en scène permet au spectacle d’avoir une dimension pédagogique. Ainsi les images d’archives du clown Chocolat ou encore des zoos humains agissent comme un devoir de mémoire.

 

Ne manquez pas ce grand moment de théâtre durant lequel la présence lumineuse, douce et déterminée de Mahmoud Ktari éclaire ce texte sombre.

Bénédicte Solis

(Blog Princesse Acidulée)

 

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