Rapport pour une Académie : l’incarnation kafkaïenne de l’humanité

March 19, 2019

(Source : Prestaplume)

 

Jusqu’au 4 mai 2019, le théâtre La Croisée des Chemins nous convie à un voyage immobile kafkaïen qui remonte à la genèse de l’humanité, au carrefour de l’évolution entre l’homme et le singe, entre l’exploitation de l’homme et des animaux par l’homme. Sur une adaptation de Vincent Freulon à partir de la nouvelle éponyme de Franz Kafka écrite en 1917, « Rapport pour une Académie » interpelle et ouvre des voies de réflexion sur notre condition d’être humain et la façon dont on se comporte avec nos semblables, mais aussi sur cette torture que l’autre, celui qui est différent ou qui s’est exilé, s’inflige pour s’insérer dans la société, se fondre dans la masse et gommer ses propres caractéristiques. Celles qui l’ont construit et qui font son identité. Pour l’illustrer par métaphore, Kafka a choisi le grand singe, l’animal le plus proche de l’homme, physiquement et dans ses comportements sociaux. Mais l’image de ce singe qui cherche à s’intégrer se superpose bien à celle des Africains volés à leurs familles et asservis pour le bien d’autres hommes dits civilisés. L’interprétation de Mahmoud Ktari donne avec gravité et distinction une humanité déroutante à ce grand singe blanc voulant annihiler toute animalité en lui pour se trouver une issue à sa captivité.

 

À la fin de sa représentation, la star du Music-hall – un singe entré en humanité comme dans les Ordres – sort de scène et se précipite dans sa loge. Il exulte de joie. Dans les coulisses, il est stoppé dans sa course par un étrange aréopage d’hommes de science. « Comment avez-vous fait pour passer, en si peu de temps, de l’état de singe à celui d’être humain ? », l’apostrophent-ils, tant ils sont soucieux d’établir un rapport sur la base de son témoignage. Un témoignage unique au monde ! Alors, l’artiste à la face simiesque relate sa métamorphose depuis sa capture au Ghana par le cirque Hagenbeck tout en se démasquant, se démaquillant, se dévêtant pour reprendre figure « humaine ». Blessé, jeté dans une cage étroite, ce singe doté d’intelligence s’interrogera sur son devenir. Fuir pendant son transfert vers l’Europe ? Oui, mais où ? Et s’il imaginait une autre issue, la liberté lui semblant trop illusoire ? » Courber l’échine, consentir à tout et observer l’homme pour mieux l’imiter. Il lui faudra endurer la moquerie, la maltraitance, l’apprentissage des bonnes et mauvaises manières. Singer l’homme en tous points, jusqu’aux moindres défauts et perversions. Changer sa nature simiesque pour muter en humain sera son issue. Fuyant le parc zoologique avilissant, il optera pour une carrière d’artiste qui lui donnera le confort et assurera son futur.

 

Toute adaptation théâtrale d’un livre ou d’une nouvelle n’est jamais aisée, encore moins quand il s’agit d’auteurs comme Franz Kafka ! Car chaque mot a sa place et ne peut souffrir une quelconque amputation, même pour raviver cette histoire déroutante. Vincent Freulon a su retenir de « Rapport pour une Académie » l’essence même des paradoxes de notre condition humaine pour les restituer visuellement. Il y a dans le jeu de Mahmoud Ktari toute la fierté du singe d’avoir su s’élever au rang d’un homme digne de la bonne société, poussant la perfection jusqu’au langage précieux et les manières raffinées. On ressent toute l’ambiguïté de ce singe humanisé, qui ne voit aucun retour en arrière possible. Il est condamné à être cette autre version de lui-même, qui sera toujours inachevée, puisque le soir venu il se réfugie dans une cage. N’est-ce pas pour se rappeler que c’est dans une cage que son destin d’animal a basculé vers la seule solution acceptable pour lui ? Les déguisements jouent un rôle capital dans cette pièce très visuelle, où le singe humanisé change de costumes dans une schizophrénie endiablée. La mise en scène de Khadija El Mahdi insiste sur les variations de temps, passant de la lenteur introspective à l’effervescence démonstrative. La projection d’images d’époque avec en fond sonore des chansons populaires plante – s’il le fallait encore – le décor du colonialisme. Un spectacle ambitieux et original, une belle réussite.

 

Nathalie Gendreau

(Prestaplume)

 

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